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La vice-royauté sous les décombres


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Venezuela
Un tremblement de terre peut faire tomber des bâtiments. Il peut également arracher le décor d’un gouvernement. Au Venezuela, il a fait les deux : il a transformé des quartiers entiers de La Guaira en montagnes de béton et mis à nu une structure politique qui se fissurait bien avant que la terre ne commence à trembler.

Les chiffres officiels font état de plus de 5 500 morts, 16 700 blessés et de dizaines de milliers de bâtiments endommagés ou détruits. Mais aucune statistique ne peut décrire l’odeur des corps prisonniers des gravats, les mains nues fouillant les décombres ou l’obscénité d’un État qui dispose de milliers de policiers et de militaires, mais oblige les habitants à chercher leurs morts avec des pelles.

Le gouvernement intérimaire de Delcy Rodríguez a ouvert les portes du pays aux organisations humanitaires, aux troupes américaines et aux journalistes étrangers. Il a décoré les chiens des équipes internationales de secours, reçu des délégations et affiché une cordialité diplomatique inconnue durant les années les plus hermétiques du chavisme. La tragédie exigeait de l’aide et le régime a compris, au moins cette fois, que l’arrogance ne reconstruit pas les murs.

Mais il a suffi que surgissent des questions embarrassantes pour que l’ancien scénario fasse son retour. Rodríguez a dénoncé la « politisation » de la catastrophe ; Diosdado Cabello a de nouveau découvert des propagandistes ennemis derrière chaque critique. Les circonstances ont changé, mais le réflexe demeure intact : lorsque le gouvernement échoue, la faute revient toujours à celui qui le signale.

Le séisme pourrait devenir le « moment Malouines » du pouvoir vénézuélien actuel. La comparaison ne porte pas sur la nature des événements, mais sur leurs conséquences politiques : de même que la guerre de 1982 révéla aux Argentins l’incompétence et les mensonges de la dictature militaire, la dévastation de La Guaira montre aux Vénézuéliens la fragilité d’un appareil qui s’était prétendu tout-puissant pendant des années.

La différence est que le gouvernement Rodríguez ne semble pas survivre par ses seules forces. Il bénéficie également d’un paradoxe monumental : l’administration de Donald Trump, qui a capturé Nicolás Maduro et promis de conduire le Venezuela vers une nouvelle étape, a fini par soutenir une grande partie du personnel politique qui administrait déjà le pays sous le président déchu.

Diosdado Cabello demeure au pouvoir tout en figurant encore parmi les personnes recherchées par les États-Unis. Des généraux américains lui serrent la main. Des responsables de Washington saluent la gestion gouvernementale de la catastrophe. Les anciens adversaires partagent désormais photographies, contrats et silences. La révolution n’a pas été remplacée par la démocratie : elle a simplement été placée sous une nouvelle direction.

Les revenus pétroliers du Venezuela passent par des mains américaines avant de revenir — lorsqu’ils reviennent et dans la proportion autorisée — à Caracas. Marco Rubio intervient dans les nominations, les arrestations et les décisions politiques. Washington contrôle la caisse ; Rodríguez tient toujours le comptoir ; le citoyen vénézuélien continue de régler l’addition.

On peut appeler cela transition, tutelle, administration provisoire ou coopération stratégique. Mais lorsqu’un pays étranger contrôle les recettes, conditionne les nominations, décide qui peut rentrer et écarte des négociations la dirigeante de l’opposition bénéficiant du plus grand soutien populaire, le mot souveraineté commence à exiger des guillemets.

María Corina Machado a été tenue à l’écart des pourparlers tandis que les États-Unis négocient avec ceux qui détiennent encore des prisonniers politiques. Voilà une singulière manière de promouvoir la démocratie : marginaliser la figure la plus populaire de l’opposition et discuter avec les geôliers au nom de la liberté des détenus.

On comprend que de nombreux Vénézuéliens soient même disposés à accepter le fantasme d’un Venezuela devenu le cinquante et unième État américain. Il ne s’agit pas d’un amour soudain pour la bannière étoilée. Il s’agit d’épuisement. Après des décennies de corruption, d’inflation, de persécutions et de promesses trahies, même un administrateur étranger peut sembler préférable aux propriétaires habituels du désastre.

Mais le désespoir ne transforme pas une intervention en démocratie. Le fait qu’une grande partie de la population tolère la tutelle américaine ne donne pas à Washington le droit de remplacer une dictature encombrante par un protectorat rentable.

Trump avait promis de libérer le Venezuela et semble avoir découvert une solution plus avantageuse : conserver l’appareil, discipliner ses administrateurs et contrôler le pétrole. Maduro est en prison, mais nombre de ses hommes occupent toujours les mêmes bureaux. Le drapeau vénézuélien continue de flotter ; la caisse, en revanche, possède désormais un contrôleur.

Sous les décombres de La Guaira, on ne cherche pas seulement des corps. On cherche également les promesses de janvier, la transition annoncée et cette démocratie qui devait arriver derrière les soldats américains.

Jusqu’à présent, seul le pétrole est apparu.

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